9

« Il faut retrouver l’enfant. » En toute hâte, Bak remonta la ravine menant à la forteresse, franchit l’entrée principale et suivit la rue qui menait à l’armurerie. Il se répétait inlassablement ces mots et les ordres qu’il avait donnés à ses hommes.

— S’il vit encore, il faut veiller à ce qu’il reste en vie. S’il a été tué, nous devons découvrir quand, comment et par qui.

Les Medjai avaient quitté la maison avec le même sentiment d’urgence. Il importait de retrouver le petit Ramosé et, s’il était vivant, Bak devrait imaginer un moyen de le comprendre pour connaître avec certitude le sens de l’esquisse. La forteresse de Semneh – et donc Amon-Psaro – était trop proche d’Iken pour leur tranquillité. Pis encore, tous les suspects y accompagneraient Amon. L’entourage du dieu serait le refuge idéal pour celui qui ourdissait un attentat. Il aurait la possibilité d’agir puis, se glissant parmi les autres, de se fondre dans la masse.

Bak entra d’un pas décidé dans l’armurerie, trop vaste pour le petit nombre d’ouvriers y exerçant leur métier. Ses murs, autrefois blanchis à la chaux, étaient usés et sales au point d’avoir pris la teinte foncée du limon. Jadis, du temps où une garnison complète occupait la forteresse, l’édifice était rempli d’artisans qui s’affairaient pour armer une force nombreuse et active. Désormais, les effectifs étaient réduits et les batailles se limitaient à des escarmouches. La plupart des armes étaient acheminées du nord, par bateau, et le travail ne consistait plus qu’en de menues réparations.

Sur le seuil, Bak adressa un salut du menton au chef armurier, un homme d’une trentaine d’années, musculeux et le teint bistre, puis il chercha des yeux celui qu’il venait voir. L’atmosphère chaude et renfermée résonnait des coups de marteau que deux ouvriers assenaient sur des pointes de bronze pour en durcir les bords. Bak fut saisi à la gorge par l’odeur âcre du métal en fusion sortant d’un four en poterie épaisse, posé sur des charbons ardents. Des tintements rapides et l’écho d’éclats de pierre s’éparpillant par terre révélaient la présence d’un ouvrier dans la pièce voisine, taillant du silex pour une pointe de flèche. L’odeur écœurante du cuir humide flottait par une porte ouverte, derrière laquelle des peaux rougeâtres étaient tendues sur des cadres de bois, en vue de fabriquer ou de réparer des boucliers.

Un homme de taille moyenne, au torse en forme de barrique et à la joue marquée par une longue cicatrice, entra par la porte du fond. Il aperçut Bak, écarquilla les yeux en le reconnaissant et tourna les talons comme pour s’enfuir. Mais il n’avait pas d’échappatoire ; l’armurerie ne disposait que d’une issue.

— Senmout ! cria sèchement Bak, réduisant au silence les marteaux et les ciseaux, et attirant une douzaine de curieux des salles adjacentes.

— Je n’ai pas tué le lieutenant Pouemrê ! Je le jure !

Une peur veule s’était peinte sur le visage balafré. Bak s’attendait à des dénégations, mais moins véhémentes.

— Si tu es innocent comme tu le prétends, pourquoi m’as-tu assommé ? Pourquoi as-tu fouillé sa maison ?

Les sourcils froncés, le chef armurier renvoya à leur besogne les artisans qui suivaient la scène avec intérêt, puis il s’accroupit près de la porte de la rue, écoutant chaque mot dans ses moindres nuances. Sans nul doute, il rapporterait tout ce qu’il entendait à sa famille et à la moitié d’Iken.

— Je n’ai rien fait ! Je le jure ! gémissait Senmout.

— Pourquoi t’es-tu enfui avant-hier, lorsque tu m’as trouvé chez Pouemrê ?

— Ne l’aurais-tu pas fait, à ma place ? Voudrais-tu être accusé d’une faute dont tu es innocent ?

— Tu donnes matière à des soupçons tant que tu ne t’expliques pas. Maintenant cesse de nier, et parle ! s’impatienta Bak en secouant Senmout par les bras.

L’armurier recula, mal assuré sur ses pieds et les yeux affolés.

— Je cherchais l’enfant, c’est tout. Je le jure ! Alors je t’ai vu par terre, avec les affaires de Pouemrê éparpillées autour de toi, et j’ai pris mes jambes à mon cou.

— L’enfant…

Bak prit conscience du silence des outils, de l’inactivité des artisans trop occupés à écouter pour travailler.

— Tu as besoin d’une pause, Senmout. Je ne le retiendrai pas longtemps, ajouta-t-il à l’adresse du contremaître.

Trop saisi pour se rebeller, Senmout le conduisit dans une maison de bière toute proche, où le propriétaire vendait un épais breuvage. L’établissement était net et propre, avec des murs récemment chaulés et un sol aspergé d’eau pour retenir la poussière. Les cruches et les bols s’alignaient en ordre, et quelques trépieds étaient disposés entre des coussins rembourrés de paille. La bière était forte, savoureuse, idéale pour briser les défenses et délier les langues. Une bonne dose de patience pouvait aussi porter ses fruits.

— Tu cherchais l’enfant, reprit doucement Bak, sur le ton de la conversation. Ramosé, le petit sourd-muet.

— Il a besoin d’un nouveau foyer, expliqua Senmout, avec réticence. Je pensais l’emmener chez moi. Il aurait fait partie de la famille.

Il but plusieurs gorgées qui le ragaillardirent.

— Je n’ai plus d’épouse qui puisse lui dispenser l’affection d’une mère. La mienne est morte il y a deux ans. Cependant, mes enfants aiment bien ce petit, et ma fille aînée est une deuxième maman pour eux tous.

Bak observait attentivement l’armurier, guettant sur sa physionomie un détail trahissant le mensonge. Les mains calleuses de Senmout reposèrent nerveusement le bol.

— Les voisins ne l’ont pas revu depuis la nuit où Pouemrê a disparu. Je m’inquiète pour lui. Mais c’est un petit dur, un débrouillard-né. Il sait se défendre dans des conditions où la plupart des autres crèveraient de faim.

— Pouemrê a été assassiné, dit Bak, détachant distinctement les syllabes. L’enfant pourrait avoir connu le même sort.

L’armurier répondit d’une voix bourrue, obstinée :

— Pouemrê était un fils pour moi, et Ramosé était un fils pour lui. Je veillerai sur ce gamin comme sur l’enfant que Moutnefer mettra bientôt au monde.

Il secoua la tête et fit une tentative pathétique pour sourire.

— Le petit s’est enfui, voilà tout ! Il est venu voir ma fille hier matin pour qu’elle sache qu’il est en bonne santé. C’était au marché, peu après la vente de poisson à la criée.

Bak fut brusquement submergé par la surprise, le plaisir et la gratitude envers Amon. Pourtant, il était troublé par la réserve et le profond désespoir qu’il sentait en Senmout.

— Ta fille s’occupait de la maison de Pouemrê ?

Senmout s’essuya le nez d’un revers de main et renifla.

— De sa maison, oui. Et un jour prochain, elle s’occupera de son enfant.

Sa voix mourut sur ses lèvres. Il enfouit son visage entre ses mains, les épaules secouées de sanglots silencieux.

L’enfant de Pouemrê ? Bak posa avec douceur la main sur le bras de l’armurier.

— Je dois coûte que coûte parler à ta fille, Senmout. Où puis-je la trouver ?

 

Moutnefer était proche d’Aset par l’âge, mais là s’achevait la ressemblance. Alors que la fille unique du commandant était délicate et charmante, l’aînée de Senmout était banale et sans grâce. Aset n’était encore qu’une petite fille capricieuse, tandis que Moutnefer était une future mère qui assumait déjà la responsabilité de la maison paternelle, où vivaient six enfants entre deux et douze ans.

— Pouemrê m’aimait comme je l’aimais.

Moutnefer posa la main sur son ventre, la voix tremblante. Elle portait une ample robe de lin ordinaire, un seul bracelet de bronze et un soupçon de khôl autour de ses paupières rougies par les larmes.

— Il voulait m’emmener avec lui quand il retournerait à Kemet.

Assis sur un tabouret dans la cuisine à ciel ouvert derrière la maison de trois pièces, Bak fut touché par cette confiance aveugle dans les promesses de l’officier. Il dissimula sa compassion et observa Moutnefer, qui versait une pâte bien pétrie dans un plat rond en terre cuite. Elle plaça le récipient sur les charbons ardents et posa par-dessus un couvercle conique. Un petit de deux ans, tout nu, jouait à l’ombre de la porte, et une fillette d’environ huit ans se penchait sur un mortier de pierre, actionnait le pilon d’avant en arrière pour tirer du grain une farine grossière. Bak avait vu deux autres bambins, dont le plus grand devait avoir cinq ans, qui s’amusaient sur le toit sous l’œil attentif de leur sœur de dix ans. Moutnefer avait encore un frère de douze ans, parti pêcher sur le fleuve. Dans la maison de Senmout, tous ceux qui étaient en âge de le faire devaient gagner leur pain.

— Sans ton aide, comment ton père se serait-il occupé d’une telle progéniture ?

Moutnefer eut un pauvre sourire, aussi tremblant que sa voix.

— Eux aussi devaient venir à Kemet : mon père, mes frères et sœurs… Pouemrê nous avait promis une maison sur le domaine de son père, un lopin de terre et même une nourrice pour prendre soin des tout-petits. Au lieu de fabriquer des armes, mon père aurait entretenu les outils des ouvriers du domaine.

« Une promesse facile à faire et encore plus facile à oublier », pensa Bak.

— Quelle devait être ta position ? Pensais-tu l’épouser, ou bien…

Elle éclata de rire.

— Je ne suis pas de sang noble ! Il m’aimait, ça oui ! et il voulait m’emmener avec lui. Je serais restée sa préférée à tout jamais, il m’en avait fait le serment, mais en tant que concubine et non comme une épouse.

Bak préféra changer de sujet de peur qu’elle ne devine son scepticisme. Il ne voulait pas la blesser.

— Quand as-tu vu Pouemrê pour la dernière fois ?

— Le soir de sa disparition, murmura-t-elle avec tristesse. Il m’a raccompagnée chez moi avant de se rendre à la résidence du commandant.

— Qu’a-t-il dit ? Pourrais-tu définir son attitude ? Était-il heureux, triste ou irrité, par exemple ?

Moutnefer alla chercher un tabouret à l’intérieur. Les pieds en étaient sculptés et peints de manière à figurer la tête délicate des oiseaux du fleuve, et le siège était en cuir finement tressé. Bak ne pouvait imaginer un meuble de cette qualité dans cette humble demeure.

Elle remarqua sa curiosité.

— Pouemrê avait vu que j’avais peine à me relever, une fois assise par terre, c’est pourquoi il m’avait apporté ce tabouret pour me rendre la vie plus douce.

Refoulant ses larmes, elle le déposa dans la bande d’ombre près du mur et s’assit pesamment.

Bak se demanda ce qu’il ferait si les douleurs de l’enfantement la prenaient à ce moment. Cette idée l’inquiéta, puis il se souvint d’avoir aperçu des femmes sur plusieurs toits voisins.

— Ce jour-là, Pouemrê est rentré chez lui bien avant le crépuscule. Je préparais toujours son repas du soir. Je mangeais avec lui et Ramosé, puis j’emportais le reste pour ma famille.

Elle ferma les yeux, la gorge nouée.

— Il m’a soulevée et m’a fait tourner dans les airs. Il était si joyeux que je ne comprenais rien à ce qu’il me disait. Il parlait du roi Amon-Psaro, du prince, d’une vengeance et d’une grande bataille contre les Kouchites. Il disait que notre souveraine, Maakarê Hatchepsout en personne, lui octroierait l’or de la vaillance, et que sais-je encore.

Bak eut envie de la serrer dans ses bras. Elle venait de lui indiquer le mobile du meurtre, ce qui le comblait au-delà de toutes ses espérances. Pouemrê avait découvert qu’Amon-Psaro devait être assassiné de la main d’un vengeur. Il aurait dû confier cette information à ses supérieurs, mais il la tenait secrète afin que la gloire rejaillisse sur lui seul. Maintenant il était mort, réduit à tout jamais au silence. Son comportement était impardonnable. Même s’il se méfiait des autres officiers et de son commandant, il lui restait la possibilité d’adresser un message à Thouti.

Bak interrogea encore Moutnefer, mais elle n’avait rien de plus à lui apprendre. Pouemrê n’avait livré aucun détail. S’il ne lui avait pas ouvert son cœur, à qui s’était-il confié ? L’image dessinée sur la poterie revint brusquement à l’esprit de Bak. Le petit Ramosé… Quel meilleur confident pouvait-on trouver que celui qui ne pouvait ni entendre ni parler ?

— Ton père m’a dit que le serviteur de Pouemrê est venu te voir au marché, hier.

Moutnefer fixa ses doigts entrecroisés sur son ventre protubérant, d’un air découragé et inquiet.

— S’il connaît le meurtrier de Pouemrê – et j’ai de bonnes raisons de le croire –, il court un grave danger, insista Bak en se penchant vers elle pour tenter de la convaincre par la force de sa volonté. Je dois le retrouver avant le tueur.

— Je ne sais pas où il est ! répondit-elle en se tordant les mains. Et je ne sais pas me faire comprendre de lui. Pouemrê ne me l’a jamais appris. Mais j’ai bien vu qu’il était terrifié.

— Lui as-tu donné de la nourriture ?

Elle se mordit les lèvres, hocha la tête.

— Ce que j’avais pu mettre de côté.

— Qu’a-t-il emporté de chez Pouemrê, la nuit où il s’est enfui ?

— Pas grand-chose. Il a sûrement épuisé ses provisions, maintenant.

« Il chaparde sans doute pour survivre, pensa Bak. Quel meilleur endroit qu’un marché ? »

— Si tu le revois, voudras-tu me l’amener ?

— À condition que j’y parvienne, répondit-elle, essayant d’être forte. Il ne se fiait qu’à Pouemrê… Il est venu me voir hier, mais il n’est resté qu’un moment.

Bak se leva pour partir. Le bruit léger du mortier attira son regard vers la fillette mince et silencieuse qui maniait le pilon. Il pria pour qu’aucun de ses enfants n’ait à mener une vie aussi pénible.

— Mes hommes et moi avons plus de rations qu’il ne nous en faut pour cette semaine. Accepterais-tu quelques provisions en remerciement de ce que tu m’as appris ?

Le plaisir qui se peignit sur le visage de Moutnefer fut pour Bak une aussi belle récompense que l’information qu’elle lui avait fournie.

Alors qu’il s’éloignait dans la rue, une idée surgit dans son esprit. Si un seul officier poursuivait Amon-Psaro de sa vindicte, pourquoi les autres le couvraient-ils ? Était-ce en raison d’une expérience commune vécue lors de la guerre contre les Kouchites, vingt-sept années plus tôt ?

 

— Mon lieutenant ! s’écria Kasaya, qui descendait en courant la ruelle du fort. Je te cherchais partout. Le commandant Ouaser et ses officiers sont au débarcadère.

Il s’arrêta devant Bak, sa poitrine puissante se soulevant et s’abaissant tandis qu’il essayait de reprendre son souffle.

— La nef sacrée approche d’Iken, avec le sergent Imsiba, le capitaine Neboua et la moitié de la garnison de Bouhen.

Bak sourit, ravi de cette nouvelle.

— Quel plaisir de revoir des visages amis et de parler avec des officiers francs et honnêtes, pour changer !

— Auparavant, tu devras t’entretenir avec Ouaser. Il veut te voir sur-le-champ.

— Rien de désagréable, j’espère ?

— Il ne m’a pas fait l’honneur de ses confidences.

La joie de Bak fut de courte durée. Il relata à Kasaya ce qu’il avait appris de Senmout et de Moutnefer et l’envoya rejoindre Pachenouro. Les deux Medjai porteraient toutes les rations dont ils pouvaient se dispenser à la fille de l’armurier, obtiendraient d’elle une description du petit sourd-muet et se rendraient ensuite au marché. L’enfant se montrerait tôt ou tard, et Bak voulait qu’un de ses hommes au moins y soit présent lorsque cela arriverait. Il fallait le retenir et le convaincre de confier ses secrets, d’une manière ou d’une autre. Alors seulement, il serait en sécurité.

 

— J’ai rarement vu des hommes fournir un tel effort, remarqua Imsiba, les yeux sur la foule massée au loin.

Au-dessus des têtes luisait l’or de la nef sacrée, à l’élégante proue surélevée tirée par des hommes, et non par un navire de guerre.

— Amon fasse que l’issue en vaille la peine.

— Sais-tu qu’Amon-Psaro est déjà à Semneh ? dit Bak.

— Oui, je l’ai appris. Comment peut-on espérer d’un dieu, si grand et si puissant soit-il, la guérison d’un enfant gravement malade ?

— Qu’en pense Kenamon ?

— Il parle avec la foi inébranlable du prêtre, non avec le bon sens du médecin. Mais à mesure que nous approchons de Semneh, il s’agenouille plus souvent pour prier.

La morosité communicative du grand Medjai emplit inopportunément le cœur de Bak de sombres pressentiments.

Ils traversèrent l’étendue sablonneuse, ni l’un ni l’autre d’humeur à parler et pourtant embarrassés par ce silence. Bak contemplait la rampe sur laquelle la nef du dieu était halée, pour éviter le plus redoutable des rapides au sud d’Iken. La voie s’étirait à travers le désert, revêtue de troncs d’arbres légèrement incurvés afin de former un berceau, et posés côte à côte sur un lit de limon sec et crissant.

Alors qu’ils approchaient, ils virent Neboua se détacher des soldats entourant la nef et lancer un ordre. Les hommes postés devant, plus d’une centaine et venus de Bouhen, tendirent les lourds cordages reliés au navire, pendant que leurs compagnons, placés le long des flancs, en faisaient autant pour l’empêcher de pencher et pour faciliter la manœuvre. Plusieurs autres chargés de grosses jarres à fond arrondi s’élancèrent en avant.

Le commandant Ouaser, les officiers Houy, Senou, Inyotef et Nebseni se tenaient sur le côté avec Kenamon. Les prêtres de rang inférieur et deux soldats purifiés pour l’occasion étaient agenouillés près de la barque portative du dieu Amon. Ils attendaient de la charger sur leurs épaules afin qu’elle avance en même temps que la nef. Les portes de la châsse étaient closes et scellées, protégeant l’effigie du bruit et de la poussière du monde extérieur.

Sur un second signal de Neboua, les porteurs d’eau inclinèrent leurs jarres et arrosèrent le limon devant la nef, afin qu’il soit aussi glissant que de la graisse d’oie. Un contremaître scanda le rythme en une sorte de mélopée, et les haleurs commencèrent à tirer. Bandant leurs muscles, quelques-uns grognèrent, d’autres lâchèrent des jurons. La sueur coulait sous le soleil indifférent. Le bas de la coque, légèrement arrondi et exempt de dorures, progressa sur le lit de troncs en faisant craquer et gémir le bois sous son poids.

La grande barque d’or voguant à travers le désert stérile composait un spectacle stupéfiant.

Neboua surveillait d’un œil vigilant le bon déroulement de l’opération, à l’affût de cordes emmêlées, d’un homme tombé. Une dizaine de pas plus loin, il ordonna une pause pour accorder aux haleurs un peu de répit.

Bak détendit ses muscles noués et tenta de distinguer ses hommes. Une garde, constituée de policiers medjai et de lanciers triés sur le volet, était disposée en un ovale approximatif autour de la nef. D’autres étaient postés sur une éminence, à l’ouest, largement espacés mais pas au point de ne pouvoir communiquer par un cri ou un sifflement. Leur mission consistait à surveiller le désert, au cas où des pillards surviendraient.

— Tu as accompli de l’excellent travail, Imsiba. J’aimerais pouvoir en dire autant.

Imsiba observa les officiers qui entouraient Kenamon.

— Je n’ai pas eu l’occasion de parler avec le commandant Ouaser. Comprends-tu pourquoi il a dressé un tel mur de silence autour de la mort de Pouemrê ?

— S’il était le seul obstacle que j’aie rencontré à Iken, je m’estimerais heureux ! répliqua Bak avec un rire amer. Je t’expliquerai tout cette nuit, promit-il au Medjai intrigué. Quand Amon sera en lieu sûr dans la demeure d’Hathor. Pour l’instant, je dois justement aller chez Ouaser. Je suis convoqué !

Pendant qu’Imsiba se dirigeait vers l’ouest où des gardes formant une haie observaient la scène de loin, Bak contourna les haleurs exténués. Les officiers et les prêtres étaient trop absorbés dans leur conversation pour lui prêter attention.

Le commandant paraissait soucieux, nota Bak non sans une certaine satisfaction.

— Tu ne crois tout de même pas que Nehsi entreprendra le long voyage jusqu’au Ventre de Pierres ! disait-il à Neboua, qui leva les paumes pour réfuter cette idée.

— Tu te méprends ! Je me bornais à remarquer que je n’aimerais pas être à la place de Thouti ou à la tienne, si le meurtrier de Pouemrê n’est pas remis à la justice en temps et en heure.

— Le directeur du Trésor ne viendra pas, intervint Inyotef. Il est nommé depuis trop peu de temps et doit s’imposer à la bureaucratie du palais. Il enverra quelqu’un pour le représenter.

— Pire encore ! persifla Neboua. Le subalterne d’un grand homme se montre toujours plus sévère que son maître. Surtout quand ce dernier est trop loin pour s’informer des faits précis et tempérer la rigueur de son émissaire.

— Vois-tu toujours tout du mauvais côté, Neboua ? demanda Houy d’un ton presque taquin, bien qu’il parût aussi préoccupé que Ouaser.

— Je dis les choses comme je les sens. Mais voici venir l’homme qui peut vous sauver du courroux de Nehsi ! affirma-t-il en apercevant Bak. Nul jusqu’à présent n’a échappé à sa justice.

Un large sourire effaça son air sombre et il étreignit le lieutenant par les épaules pour le saluer.

— Tu exagères, répondit Bak tout en guettant les réactions des membres du groupe.

Les traits tirés et les yeux battus de Ouaser trahissaient des nuits troublées par l’anxiété. La bouche de Nebseni était une mince ligne pincée. Sur le front de Houy, les rides s’étaient creusées. Le regard scrutateur de Senou sondait Bak et Neboua, comme subodorant un complot pour répandre la panique parmi les officiers. Inyotef souriait – attitude que Bak avait remarquée dans le passé, et qui était la façon du pilote de dissimuler sa nervosité, son inquiétude, sa peur ou toute autre marque de faiblesse.

Neboua regarda la nef et les hommes qui l’entouraient. Certains buvaient de la bière à une outre en peau de chèvre, quelques-uns s’enduisaient d’huile pour protéger leur peau de la sécheresse, les autres étaient assis à bavarder, ou étendus sur le sable les yeux fermés. Neboua ne paraissait pas avoir remarqué la réaction des officiers.

— Tu es trop perspicace pour qu’on puisse te berner, dit-il à Bak.

— À t’entendre, on croirait que je chemine aux côtés des dieux ! plaisanta Bak.

— Aux côtés de Maât, à coup sûr, persista Neboua en lui tapant sur l’épaule. Tu verras, dit-il ensuite à Ouaser : quand il cherche la vérité, il est comme un chien avec son os. Une fois qu’il y a planté ses crocs, il ne lâche jamais prise. Je ne voudrais pas être dans la peau du tueur pour tout l’or de Kouch et de Ouaouat.

Bak était ravi de Neboua et des réactions qu’il avait provoquées, mais il se demandait si son ami n’était pas allé trop loin. Un criminel acculé, tel un animal pris au piège, était apte à se défendre avec une rage incontrôlée. Si Bak avait su de quelle direction attendre une attaque, il aurait pu s’en prémunir, mais en l’occurrence tous semblaient aussi coupables les uns que les autres et il ne disposait d’aucune parade.

Visiblement mécontent du petit jeu de Neboua et soupçonnant Bak d’en être l’instigateur, Kenamon lança aux deux hommes un regard réprobateur.

— As-tu appris la nouvelle, mon fils ?

Bak perçut un profond souci dans la voix du vieux prêtre.

— Que s’est-il passé ? Est-il arrivé malheur à Amon-Psaro ?

À l’instant où ces mots jaillissaient de ses lèvres, il sut qu’il avait commis un faux pas. Si, comme il le croyait, un des officiers debout près de lui était déterminé à supprimer le roi, il venait de révéler par sa question maladroite qu’il était au courant. Ouaser lui lança un regard étonné.

— Ce n’est pas du roi, mais du prince qu’il s’agit.

— Un messager est arrivé chez le commandant Ouaser voici moins d’une heure, expliqua Kenamon. Il apportait une missive d’Amon-Psaro, qui, terriblement inquiet pour son fils, n’a plus la patience d’attendre à Semneh que le seigneur Amon remonte le fleuve. Le roi conduit l’enfant à Iken.

— Que les dieux nous viennent en aide ! dit Bak d’une voix blanche.

— Le fleuve étant encore trop bas pour être navigable sur toute sa longueur, Amon-Psaro arrivera par le désert. Son entourage compte plus de cent personnes, en incluant les serviteurs, si bien qu’ils ne peuvent voyager rapidement, mais ils devraient entrer dans ces murs d’ici deux jours.

Bak ne se donna pas la peine de dissimuler sa consternation. Personne, à l’exception du futur assassin, ne pouvait en deviner la cause véritable. Le roi kouchite, en chemin pour Iken, sur le territoire de l’homme qui avait juré sa perte ! Telle l’abeille voletant vers la toile d’araignée où son prédateur s’apprêtait à frapper.

Bak regarda la châsse d’or et offrit une prière fervente au dieu résidant à l’intérieur. « Permets que nous retrouvions bien vite l’enfant, implora-t-il, car c’est la seule piste dont nous disposons. »

La main droite d'Amon
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